Rencontre avec Abi Daré, première lauréate du Climate Fiction Prize

La romancière britannico-nigériane n’avait pas prévu d’écrire un roman climatique. Mais en creusant la pauvreté rurale au Nigeria, le dérèglement s’est imposé comme une évidence à travers « And So I Roar ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Abi Daré est arrivée au changement climatique comme on tombe sur une vérité qu’on refusait de voir.

« Si vous considérez mon écriture comme une hache frappant les veines de mes recherches sur la pauvreté et les inégalités, chaque fois que je l’abattais, le changement climatique saignait », explique l’autrice nigériane dans un entretien accordé le 12 mars 2026 à Imagine, une série du podcast Zero de Bloomberg, qui invite écrivains, musiciens et artistes à réfléchir au rôle de la création dans la compréhension de la crise climatique.

Cette image traduit un éveil progressif, presque involontaire, qui a fini par redéfinir tout son projet littéraire. Car And So I Roar – le roman qui lui a valu, en mai 2025, d’être sacrée première lauréate du Climate Fiction Prize, un prix britannique créé en 2024 par l’organisation Climate Spring pour distinguer les meilleures œuvres abordant la crise climatique – n’était pas, à l’origine, pensé comme tel.

Une évidence qui s’impose

Le livre devait raconter l’histoire d’Aduni, une adolescente de 14 ans, à moitié alphabétisée et impatiente de retourner à l’école, renvoyée dans son village rural nigérian à la veille de sa rentrée parce que la sécheresse dévaste la région et que les anciens la jugent responsable.

C’est en voulant relater cette injustice que Daré dit avoir pris conscience d’une vérité incontournable : on ne peut plus évoquer la pauvreté rurale en Afrique sans parler du bouleversement climatique. Ces deux réalités se confondent désormais.

Ce moment de révélation — « comment ai-je pu ne pas le voir ? » — marque le tournant de sa démarche. En enquêtrice autant qu’en romancière, Daré a bâti son récit sur une documentation rigoureuse et profondément incarnée.

La fiction comme levier, non comme sermon

Elle a visionné des heures d’archives et de vidéos sur le quotidien des communautés rurales du Nigeria. Dans l’une d’elles, un homme, au fond d’un puits creusé depuis quatre jours pour trouver de l’eau, finit par s’exclamer qu’il risque de « heurter la tête de Satan » s’il creuse davantage.

L’un des choix narratifs les plus marquants d’And So I Roar consiste à faire de la superstition le vecteur principal de l’injustice climatique que subissent les femmes rurales. Lorsque la sécheresse sévit, ce sont elles que l’on accuse.

Ce système de désignation du coupable produit des effets très concrets que Daré restitue avec une précision incisive : des filles privées d’école après les inondations, des adolescentes mariées de force lorsque les récoltes s’effondrent, sacrifiées par des familles à bout de ressources.

Le roman rappelle, en somme, que la crise climatique n’est pas qu’une affaire de données, mais une machine implacable qui broie des destins féminins. Et si le lecteur, à Lagos ou à Londres, referme le livre en se demandant : « Que puis-je faire ? », alors Daré estime avoir atteint son but.

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