Pollution au Nigéria, Shell a préféré économiser plutôt que réparer

Amnesty International détaille, dans un nouveau rapport particulièrement accablant, la responsabilité du géant pétrolier britannique dans la crise environnementale et sanitaire qui frappe le sud du Nigéria.

Que savait Shell de la dégradation environnementale dans le delta du Niger ? Probablement davantage que ce que l’entreprise a longtemps reconnu, selon un rapport publié le 29 juillet par Amnesty International.

Alors que la major pétrolière a souvent attribué la majorité des déversements d’hydrocarbures dans cette région du sud du Nigeria — où elle exploite plusieurs sites — au vol de brut et au sabotage de ses installations, des documents obtenus par l’ONG de défense des droits humains viennent fragiliser cette version.

Fondée sur des échanges internes et des audits récupérés dans le cadre d’une procédure judiciaire, l’enquête intitulée Nigeria: Lifting the Lid révèle que la compagnie britannique était informée des défaillances de ses infrastructures, notamment un oléoduc de plus de 80 kilomètres jamais entièrement démantelé pour des raisons budgétaires.

Les pièces consultées montrent que l’entreprise a laissé des branchements illégaux, installés par des réseaux criminels, rester connectés à des pipelines en activité, leur retrait impliquant une interruption prolongée de la production.

Des normes de sécurité au rabais

Un audit interne a par ailleurs mis en évidence d’importantes lacunes dans le dispositif de sécurité du groupe dans le delta, un responsable allant jusqu’à évoquer la possible implication d’employés ou de sous-traitants dans le détournement de pétrole.

Une autre présentation interne soulevait explicitement la question du maintien de la production malgré des risques environnementaux identifiés, afin de préserver les flux de brut à travers des infrastructures endommagées.

Les documents indiquent également que Shell a dispensé sa filiale nigériane, la Shell Petroleum Development Company, de certaines exigences de sécurité appliquées ailleurs dans le monde, une pratique que des cadres du groupe eux-mêmes ont jugée inacceptable dans d’autres contextes.

D’autres éléments internes pointent l’absence de systèmes de surveillance en temps réel capables de détecter les fuites de faible intensité, ainsi que l’incapacité à localiser et évaluer l’état de centaines de puits pétroliers.

Des communautés en souffrance

Selon ces mêmes sources, 375 kilomètres carrés de mangroves ont été affectés par la pollution à travers le delta du Niger. La communauté de Bille, l’une des deux à l’origine de la procédure judiciaire, décrit un quotidien profondément bouleversé par ces déversements répétés.

Des habitants évoquent des toux persistantes et des éruptions cutanées, notamment chez les enfants, et affirment ne plus pouvoir vivre sereinement sur leurs terres ancestrales. « Les nouveaux documents ne font que confirmer ce que les chercheurs savaient depuis longtemps », souligne Kathryn Nwajiaku-Dahou, directrice du programme politique et gouvernance au sein du think tank ODI Global, basée à Londres, interrogée par TV5 Monde.

Selon elle, la responsabilité de Shell dépasse la seule dimension technique des infrastructures. La compagnie met régulièrement en avant un cadre réglementaire nigérian défaillant, mais sa présence dans le pays est antérieure à la formation de l’État nigérian. Elle estime ainsi que le groupe a autant tiré parti de ce vide juridique qu’il a contribué à le structurer.

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